Plaidoyer pour les Chibanis

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PLAIDOYER – Pour les droits des personnes âgées isolées et
de la population migrante vieillissante.


« Le respect témoigné à la vieillesse est en proportion de la valeur
morale propre à une nation » Ciceron, Caton l’Ancien, De la vieillesse.


À mesure que l’ espérance de vie augmente, l’ accélération du vieillissement de la population soulève de nombreuses appréhensions. Bien que des efforts aient été déployés depuis la canicule meurtrière de 2003, ils restent insuffisants.

Les chiffres parlent d’eux-même : selon une étude récente, en France, 900 000 personnes âgées de 60 ans et plus sont isolées, et 300 000 sont dans un isolement extrême, livrées à une triste mort sociale1. Parmi elles, une population peu visible, celles des personnes immigrées vieillissantes.

On les appelle les Chibanis, ces travailleurs maghrébins aux cheveux blancs arrivés durant les « Trente Laborieuses » pour redresser la France d’après-guerre.


Fos‐sur‐Mer, dans une agence de travail temporaire, allée des Pins, 19/03/1973 © Photo : Jacques Windenberger. Musée national de l’histoire et des cultures de l’immigration
Ils ont trimé dur dans les secteurs de la mine, du bâtiment, des travaux publics, de l’industrie…Arrivés dans la force de l’âge dans l’espoir de se construire un avenir meilleur, leur vie professionnelle et personnelle, jonchée de difficultés physiques et sociales, ressemble parfois à une douloureuse odyssée.

LES CHIBANIS, CES OUBLIÉS DU TROISIÈME ÂGE

La question des Chibanis et Chibaniates (équivalent féminin), qui jusque-là n’a été abordée que sous le prisme de l’immigration, constitue une nouvelle question gérontologique. La très faible présence de ce public dans les EHPAD met en exergue les spécificités de son parcours de vieillissement.

Chibanis et Chibaniates souffrent d’une vulnérabilité multifactorielle :

  • L’implantation de la population immigrée en France étant fortement liée à l’histoire économique des régions, elle se concentre essentiellement dans les quartiers prioritaires et les anciens centres urbains. Les personnes âgées de cette population occupent bien souvent le même logement depuis des décennies, devenu inadapté. La situation se dégrade davantage pour les personnes isolées vivant dans des foyers – insalubres – où l’accueil est sensé être temporaire, ou dans les hôtels sociaux. Cette distribution de la population fait apparaître de fortes inégalités socio-spatiales, affectant l’accès aux soins, services et transports pour les personnes âgées.
  • Les revenus du public migrant sont généralement parmi les plus modestes. La forte pénibilité de leur emploi a entraîné des périodes de longue maladie, de chômage et de retraite anticipée sans compter les périodes de transmigration.
  • Évoquons aussi l’invisibilité des femmes immigrées, arrivées pour la plupart dans le cadre du regroupement familial, sur le marché du travail. Lors du décès du conjoint, les pensions de réversion sont de surcroît très faibles.
  • Pour ces migrants vieillissants, faire valoir ses droits est un véritable parcours du combattant. Au joug administratif suspicieux s’ajoute la barrière de la langue et les multiples contrôles de résidence dont ils font l’objet. Une vulnérabilité qui les fait souvent passer à côté de leurs droits les plus fondamentaux, les exposant un peu plus à l’exclusion sociale.
  • Les migrants souffrent également d’un vieillissement physique et psychique précoce. Physique d’abord, en raison des postes à risques occupés et de conditions de vie insalubres, psychique ensuite, lié au contexte d’exil dont souffrent surtout les personnes isolées, offrant un terrain fertile à la maladie d’Alzheimer ou de Parkinson. Finir loin des siens pour lesquels on a tant sacrifié entraîne une détresse psychologique insupportable.

     

    Chiffres généraux sur le vieillissement de la population française. Estimations Insee (©Chibanis.fr)

« La personne âgée incarne les deux innommables de la modernité : le vieillissement et la mort »  D. Le Breton.


UNE PRISE DE CONSCIENCE NÉCESSAIRE 

Si la solidarité familiale vis-à-vis des aînés est un mode d’organisation profondément ancré dans l’histoire de la plupart des peuples, elle n’en a pas moins été bousculée avec l’avènement de l’ère industrielle, les aidants se retrouvant de nos jours épuisés, dépassés par la responsabilité et le peu de moyens qui l’accompagne. La population migrante n’y a pas échappé : sa vulnérabilité multifactorielle place beaucoup de ses aînés dans une urgence de prise en charge.

Perçu à tort comme une lourde charge dont il faudrait s’accommoder, le troisième âge est pourtant un vivier de transmission culturelle, une chance pour l’expression de la solidarité et du partage. Sortir la personne âgée, quelque soit son origine sociale ou culturelle, de son isolement, c’est lui permettre de poursuivre son projet de vie. Une force positive capable par ailleurs de générer des richesses sur le plan économique par la création d’emplois, favorisant ainsi un cercle vertueux.


«La sauvegarde de la dignité de la personne humaine contre toute forme d’asservissement et de dégradation est un principe à valeur constitutionnelle», Conseil d’état, 1994


CONCRÈTEMENT ? 

À l’ère de la productivité, de la jeunesse et de la vitalité, il est urgent de remettre au centre de nos préoccupations sociales la notion de dignité humaine. Au vu du contexte social et discriminant envers ce public, nous demandons solennellement et officiellement à travers ce plaidoyer à l’État de faire preuve de reconnaissance pour que les descendants des immigrés ne voient pas une énième discrimination.

Nous demandons à l’État de garantir l’application de la loi relative à l’Adaptation de la société au vieillissement à travers le soutien des aidants, l’équité territoriale et une intervention de proximité, sans omettre personne.

Nous demandons aux bailleurs sociaux et notamment aux foyers de rénover au plus vite les immeubles, les appartements et notamment les salles de bains et les adaptations PMR.

Nous demandons aux médias de s’intéresser régulièrement à ces invisibles de la République.

Nous demandons aux élus de la République d’intégrer dans l’espace public des monuments, des rues, des places qui portent le nom des Chibanis. Nous leur demandons d’avoir au sein de leurs collectivité locales, des CCAS, d’avoir un service spécifique qui répond aux particularités de ce public extrêmement fragile.

Nous demandons au tissu associatif et aux ONG de ne pas oublier ce public dans leurs actions et dans la ventilation de leur budget.

Nous demandons aux familles pour les Chibanis qui ont une famille – de s’organiser, de ne pas rester seuls, et de ne pas mettre sur les épaules d’une seule personne la charge complète de la personne vieillissante.

Nous conseillons aux Chibanis, même si cela n’est pas toujours facile, de ne pas rester seuls et de continuer de se battre avec courage et dignité.

Enfin, nous demandons aux enseignants de la République de faire des expositions, d’évoquer les livres que nous citons sur notre site Internet, afin que les élèves puissent comprendre l’héritage multiculturel de la France : celui-ci n’est pas seulement dans l’armée ou dans l’équipe de France de football, il se trouve aussi dans les ouvriers qui ont construit les hôpitaux, les universités, les routes, les HLM et nombre de biens communs. 

Ensemble, prenons soin de nos aînés.

 

Le 19 Février 2021, à Roubaix 

Coopérative Chibanis,

avec le soutien de l’ANRJ et de la Fondation Abbé Pierre

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